Vaccin contre l’indifférence

C’est probablement le propre de vieillir que de se retrouver plus souvent face-à-face avec la maladie, que de visiter plus d’hôpitaux, de salons funéraires ou que d’assister à des funérailles. Les quelques dernières années ne m’ont pas épargné. J’ai passé beaucoup (trop) de temps dans une bonne demi-douzaine de centres hospitaliers du Québec, pour veiller sur des proches. Des personnes, toutes, qui dans un monde ou un pays où il faudrait payer pour les soins n’en auraient tout simplement pas reçus, seraient morts parce que trop pauvres. Toutes n’ont pas survécu, certes, mais toutes ont été traitées avec respect et dignité par un corps de pratique exceptionnel: les infirmières (et quelques trop rares infirmiers) ainsi que les préposéEs aux bénéficiaires.

Comme s’achève une journée dans une salle hypermoderne de soins intensifs annexée à un des hôpitaux les plus vétustes du Québec, je pense à ces femmes, ces hospitalières, qui depuis les premiers jours de la courte histoire de notre nation d’Amérique, consacrent leur vie au soin des autres, de l’Autre, de l’étranger qu’on aime et soigne autant qu’un frère. Dans les dernières heures de cette journée internationale des infirmières, je me dis que, quelles que soient les causes des nombreuses dysfonctions de notre système de santé, les infirmières ne font pas partie du problème. Elles incarnent, aujourd’hui plus que jamais, l’essence de ce que devrait signifier soigner: songer à l’autre.

À force de circuler dans les couloirs d’hôpitaux qu’on rafistole et qu’on raboudine, et de naviguer dans des dédales bureaucratiques et procéduraux dignes d’un mauvais pastiche d’une scène des Douze travaux d’Astérix, il m’est devenu impossible d’ignorer le constat que tous ceux qui « conçoivent » les mille tentacules du système n’ont pas cette même préoccupation pour l’humain autour duquel et, in fine, pour lequel on construit tout cela. C’est à se demander si, pour satisfaire l’ogre gouvernemental de la planification stratégique, de la mesure de performance et de la reddition de compte, ceux qu’on relègue dans des bureaux ou des cubicules ne doivent pas nécessairement fermer les yeux sur la réalité concrète qui se vit au jour le jour dans des couloirs d’hôpitaux. Sont-ils forcés de troquer une accumulation sans cesse renouvelée de drames humains, de familles déchirées par la douleur, pour des fichiers Excel et des énoncés de politiques — comme les financiers transforment froidement des milliers d’hypothèques, toutes associées à un rêve d’une famille de se construire un foyer décent et confortable, en papier commercial, échangé sur des marchés sans âme?

Les symptômes de la déshumanisation sont trop nombreux pour me laisser indifférent. Chaque fois qu’ils me happent, je me hérisse un peu plus. Pour n’en nommer que quelques-uns: la signalétique cauchemardesque, déficiente et parfois franchement discriminatoire des couloirs d’hôpitaux, l’horreur des salles d’attente et couloirs qui ne laissent aucune place à la dignité, et en même temps l’absence de places publiques dignes de ce nom, où l’on pourrait « faire sens », ensemble, à travers l’art, la parole ou le recueillement, de la perte des repères qu’imposent la maladie et la mort.

Je suis profondément dérangé, surtout, par l’insensibilité totale des rouages du système pour ceux et celles dont le niveau de littératie est trop faible pour même comprendre ce qui leur arrive, et encore moins pour savoir faire cheminer leur dossier dans les labyrinthes obscurs de la machine — une tâche ingrate que, ne nous le cachons pas, les compressions successives ont systématiquement reléguée aux patients. Au bout du compte, je réalise, ce sont toujours les plus pauvres d’entre nous qui paient, parfois même (trop souvent?) de leur vie, le prix de notre incompétence collective, résultat de l’addition de millions d’insouciances individuelles, chacune en apparence insignifiante.

Dans quel monde vivrons-nous si nous n’arrivons plus à sentir, juste un peu, la douleur de l’autre? Ça peut sembler contre-intuitif, mais construire des pare-feu entre notre quotidien douillet et la dureté de la vie, le rugueux du réel ou encore l’inéluctable de la mort, nous met chaque jour plus à risque de ces phénomènes mêmes dont nous voudrions faire abstraction. L’empathie est probablement le plus puissant vaccin contre la dégénérescence de notre société. Et nous devons nous compter chanceux de voir oeuvrer encore, aux premières lignes de ce combat jamais fini contre l’apathie, des milliers de femmes et d’hommes qui prennent pour métier celui de soigner – répetons-le: de songer à l’autre. Notre premier défi est de ne pas étouffer le terreau où naît et croît cette vocation. Car à chaque abandon pour cause d’épuisement, chaque défection vers une autre carrière plus lucrative ou confortable, à chaque hésitation d’une jeune étudiante à s’inscrire à un programme, c’est notre ligne de défense à tous qui s’affaiblit.

Et merci à toutes les infirmières (et aux quelques infirmiers) qui ont rendu plus tolérables, plus humaines, mes soirées et mes nuits dans des hôpitaux, comme celle-ci. Chaque fois que j’arrive à vous voler une minute, quand vous n’êtes pas à courir d’un chevet à l’autre, et que je vous pose une question sur votre parcours, ou que je vous remercie de faire un métier si noble, vous me volez quelques larmes, qui expriment chaque fois mieux que mes mots l’admiration que je ressens pour votre travail.

Une réflexion sur “Vaccin contre l’indifférence

  1. Émouvant témoignage. Merci de dire merci. C’est pas le métier le plus simple, le mieux payé, le moins fatiguant mais c’est un métier gratifiant qui permet d’apporter ce petit plus à des quotidiens gris. C’est ça notre richesse, tous les petits sourires qu’on réussi à faire esquisser, les petits plissements de yeux, les mains tendues, les merci à peine audible parfois, il faut se rappeler de toutes ces petites pépites pour les jours un peu plus difficiles. Alors merci de dire merci car c’est ces petites pépites qui nous gardent la tête haute et qui aide à garder du soleil en plein milieu de la poitrine.
    😉

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