Ayiti kronik: Amère America

J’ai très mal dormi la nuit dernière, pour plusieurs raisons, vraisemblablement. Dans une première anicroche avec Morphée, un rêve étrange m’avait emporté profondément en terres algonquines… Mais le réveil soudain, en périphérie de la capitale haïtienne, outre peut-être la présence des moustiques, n’avait en apparence rien à voir: chaleur intense, incertitude politique qui bouleverse tout et, dans plusieurs quartiers de la ville et certaines communes en province, l’éruption de nombreux foyers de violence: barrages routiers, feux, pillage, et puis bien sûr quelques morts ça et là.

D’abord, ma tête s’est mise en mode gestion de crise. Visualisations en 3D de la maison et des alentours. Simulation de tous les scénarios possibles d’infiltration et d’évacuation. Réflexes d’auto-défense activés. Adrénaline déchargée. Une fois toutes les possibilités envisagées deux ou trois fois, il fallait calmer l’emballement.

Je me trouvais en proie à une grande tension – pas tant la mienne, croyais-je, que celle empruntée à tous ces Haïtiens que je côtoie dans cette maison, eux-mêmes traversés ces derniers jours par l’incertitude, l’incompréhension, et aussi le désespoir devant le triste état de ce pays qu’ils ont continué au fil des décennies d’aimer par choix, mais non sans doute.

Posologie: respirations profondes – conseil dont auraient pu bénéficier nombre d’Haïtiens hier soir, si seulement l’air de la capitale n’était pas si empli de la suie de tous ces incendies déclenchés sur le coup de la colère. À mesure que se décrispaient mes muscles et s’assouplissaient en moi les noeuds, remontait une palette d’émotions portée principalement par une profonde tristesse. Sur cette gamme multicolore, aussi, une mélodie gravée en ma mémoire depuis sa sortie vers 1989, quand j’étais encore adolescent… Amère America.

Miroir miroir

Amère America - Luc de Larochellière
Amère America sur YouTube

La plume de Luc de Larochellière dresse le portrait de deux bords d’un continent, de deux bords qui se répondent et où le « bon » et le « mauvais » sont des concepts mouvants.

Ekspresyon kreyol — lòt bo dlò

Parlant de «bord», cette expression qu’on entend surtout en Haïti désigne au sens propre la rive opposée d’une rivière, mais on l’utilise ici pour parler d’une chose ou d’une personne qui se trouve «à l’étranger», à l’extérieur du pays, de l’autre bord de l’eau!

L’Amérique est le continent des inégalités. Des inégalités de richesse, certes. Mais aussi de droits, d’accès à la justice, d’accès à la dignité. Pis encore: des inégalités géographiques et transfrontalières. Ce sont les majestueuses forêts du Sud qu’on remplace par le soja qui alimente les galettes 100% boeuf de nos BigMac du Nord. Et les déréglements climatiques causés par nos modes de vie insoutenables au Nord frappent de plein fouet, de plus en plus souvent et avec de plus en plus de vigueur les côtes des pays du Sud, et balaient le peu que nous avons laissé à leurs habitants, une fois extraites les matières premières de sous leurs pieds et récoltée les fruits de leur labeur, de la sueur de leur front.

Haïti, de tous les pays, est un des plus pauvres, et un des plus inégalitaires. Et il est permis d’assumer que les plus grandes fortunes construites sur la terre et le sang des Haïtien.ne.s ne portent pas le passeport haïtien…

L’histoire de l’Amérique est toute tissée d’injustice. Et si chacun des 36 états qui la forment a sa propre histoire, son propre fil rouge sang dans la trame globale du continent, l’histoire récente n’est pas beaucoup plus glorieuse que celle écrite par Cortez puis par les esclavagistes. C’est une histoire d’ingérence et de manipulations politiques, de mensonges et de trahisons, de corruption et d’impunité. Certes, tel est peut-être le «génie» de notre civilisation: de semer un peu partout la discorde et le désarroi, tant qu’on peut s’enrichir un peu et vivre dans un confort relatif, tant qu’«on peut encore camoufler la misère» et «voir l’autre bord déchiré sans se sentir concerné, consterné».

L’Amérique est un miroir qui, d’un côté comme de l’autre, quand on y plonge le regard, nous renvoie du beau et du laid. Devant un miroir, on cherche tous ce qu’on espère trouver, tout espérant ne pas voir ce qu’on préférerait ignorer. Voyager en Haïti, c’est traverser ce miroir et se retrouver au milieu du beau et du laid, du bon et du mauvais. C’est se retrouver emmêlé parmi les fils de tout ce qui nous lie, pour le meilleur et pour le pire.

Mais pas besoin de prendre l’avion jusqu’à Port-au-Prince ou ailleurs dans le Sud pour traverser ce miroir qui divise l’Amérique de bord en bord. Prenez la route vers le Nord. Enfoncez-vous en terres algonquines, ou attikamek, cries, innues, naskapi… vous y rencontrerez peut-être ces deux jeunes femmes qui, en rêve la nuit dernière, me racontaient l’histoire de cette terre qu’elles habitent et qu’on leur dérobe, un arbre à la fois.

LFB

* Cette chronique est écrite sans accès au web, donc assez légère en statistiques et références. On y reviendra.

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